George Orwell imaginait son Big Brother bardé de caméras.
Mais c'est un autre espion, presque invisible, qui s'apprête
à envahir notre vie quotidienne. Etape marquante, le 22 mai,
la généralisation du passe sans contact Navigo destiné
à remplacer les Cartes orange a consacré l'entrée
des puces radio dans la poche des Franciliens. Chacun de leurs voyages
sera, désormais, répertorié et identifié.
Les entreprises ASK et Axalta, qui fabriquent les Navigo, tablent
sur la production de 4,5 millions d'unités d'ici à 2007.
Au coeur du passe sans contact, une puce électronique munie
d'une antenne. Rien de plus, en apparence. Mais le système
Navigo intègre également des ordinateurs et des bases
de données. Pour lutter contre la fraude, les informations
sur chaque voyageur seront conservées un certain temps. Anodin
et pratique, Navigo marque en fait l'entrée dans
un nouvel univers constellé de puces communicantes. En perspective,
la surveillance permanente de chacun des gestes des citoyens grâce
aux objets transformés en mouchards.
La technologie est prête. Elle se nomme "identification
par radiofréquence" (radio frequency identification ou
RFID en anglais) et se présente, le plus souvent, sous la forme
d'étiquettes adhésives, les tags, intégrant puce
et antenne. L'ensemble peut être incorporé dans pratiquement
tous les objets : automobiles, appareils électroniques, vêtements,
livres, ameublement, jouets, emballages alimentaires... Même
dans le papier à lettre. Un tag RFID n'a pas grand-chose de
commun avec le code-barres, qu'il remplace officiellement. Il s'agit
en fait d'un minuscule ordinateur communicant, d'une puissance équivalente
à celle
des PC produits en 1985.
Ces performances étendent les fonctions des puces radio bien
au-delà de la simple identification. "Elles peuvent collecter
des informations provenant de différents capteurs, explique
Marc de Fréminville, responsable des ventes de solutions RFID
en Europe du Sud-Ouest chez IBM France. Cela peut améliorer,
par exemple, la traçabilité alimentaire grâce
à la création d'un historique des températures
de chaque produit et l'émission d'une alerte en cas de dépassement
de certains seuils." Il envisage même des "pluies
de microcapteurs" largués sur des zones géographiques
sensibles. "Les puces communiqueront entre elles et avec des
bornes d'interconnexion, qui analyseront, par exemple, les informations
de température et d'humidité recueillies", indique-t-il.
Des alertes aux incendies comme aux inondations pourraient ainsi provenir
du terrain lui-même, en économisant les observations
aériennes. Lors d'un récent congrès, le cas du
marché aux fleurs d'Amsterdam a été évoqué.
Là, des dizaines de milliers de bacs à fleurs doivent
être localisés et surveillés en permanence afin
de garantir la qualité des produits.
Les tags RFID se répartissent en deux grandes familles : les
passifs et les actifs. Toutes deux émettent et reçoivent
de l'information, et leur mémoire est modifiable à distance.
Les tags passifs, privés de source d'énergie propre,
sont activés par le champ électromagnétique généré
par les appareils de lecture. Ainsi, leur distance de communication
reste limitée de quelques centimètres à quelques
mètres. Les tags actifs, eux, disposent d'une batterie intégrée
qui augmente leur portée jusqu'à quelques dizaines,
voire quelques centaines de mètres. Le fabricant anglais de
plaques minéralogiques Hills Numberplates, qui les a logés
dans ses e-Plates, a montré que l'identification des automobiles
fonctionne alors jusqu'à 320 km/h à une distance de
100 mètres. Et plusieurs voitures peuvent être reconnues
simultanément...
Certes, les puces radio n'aiment pas le contact avec le métal
et le liquide. Mais cela ne freinera guère les applications,
déjà innombrables, des tags passifs. France Télécom
estime que, dès aujourd'hui, "13 milliards de machines
en Europe ont la possibilité de communiquer entre elles".
Marc de Fréminville révèle le véritable
moteur du développement des puces radio. "En 2005, les
étiquettes passives coûtaient entre 17 et 20 cents de
dollar. Cette année, elles coûteront moins de 10 cents,
soit environ 8 centimes d'euro." Les projections des cabinets
d'analyse intègrent les effets de cette baisse rapide des prix.
IDTechEX a estimé, en décembre 2005, à 2,4 milliards
le nombre de puces RFID mises en service depuis leur invention, qui
remonte, en fait, à soixante ans. Dès 1944, les avions
étaient identifiés par radiofréquences. Une seconde
étude, publiée en janvier, estime que les
ventes mondiales passeront de 600 millions d'unités en 2005
à 1,3 milliard en 2006 et 485 milliards en 2016... Au cours
des dix prochaines années, quelque 1 400 milliards de puces
RFID devraient ainsi être commercialisées.
Une telle invasion n'ira pas sans réactions. Déjà,
les premières expériences d'introduction massive de
puces radio dans les produits de grande consommation ont rencontré
de violents rejets. Caspian, une association de consommateurs créée
par Katherine Albrecht, dénonce
ainsi le "pistage de tout, partout" avec le slogan : "Big
Brother est-il dans votre chariot d'alimentation ?" En 2003,
Caspian s'est mobilisée contre le projet de Gillette expérimenté
à Cambridge par la chaîne de distribution anglaise Tesco
pour lutter contre le vol des
lames de rasoir Mach3. Selon le quotidien The Guardian, un tag RFID
déclenchait la prise d'une photo du client lorsqu'il saisissait
un paquet de lames sur le présentoir. A la caisse, une seconde
prise de vue permettait, en la comparant avec la première,
de vérifier l'identité de l'acheteur. Gillette aurait
commandé, à l'époque, 500 millions de tags à
l'entreprise Alien Technology. Après l'appel au boycottage
du fabricant de rasoirs par Caspian, Gillette renonçait, pour
au moins dix ans, aux tags RFID dans les produits eux-mêmes,
les
réservant aux palettes et cartons.
Cette expérience ne semble pas décourager le géant
américain de la distribution Wal-Mart, qui a "incité"
130 de ses 61 000 fournisseurs américains à équiper
leurs produits d'étiquettes RFID en janvier 2005. Cette année,
200 nouveaux fournisseurs ont dû adopter les puces radio et
300 doivent les rejoindre en janvier 2007. Sur son site, le distributeur
explique que les consommateurs bénéficieront d'une meilleure
disponibilité des produits grâce aux tags RFID. S'engageant
à protéger leur vie privée en ne recueillant
aucune information sur eux,
il ajoute : "Cependant, le choix de conserver le tag ou de le
jeter après votre achat vous revient entièrement."
Le consommateur utilisera-t-il cette possibilité ? Lui sera-t-elle
clairement expliquée ? Lors du Salon Traçabilité
2006, qui s'est tenu à Paris du 24 au 26 janvier, une étude
réalisée par GS1 France sur "la perception de la
traçabilité chez le consommateur final" montre
que cette notion reste fortement associée... à la crise
de la vache folle.
Le sondage révèle une forte association entre traçabilité
et qualité des produits. Seuls 29 % des sondés trouvent
la traçabilité des personnes "vraiment effrayante",
contre 51 % qui considèrent qu'elle "présente certains
avantages" mais "qu'elle doit être contrôlée".
Malgré ce terrain favorable, tous les industriels des puces
RFID se disent concernés par la question de la protection de
la vie privée. Leur réponse à ce problème
tient essentiellement dans la possibilité de destruction des
tags grâce à une commande "kill", un ordre
d'autodestruction qui les rend inactifs. L'utilisateur préserve
alors son intimité mais perd tous les profits associés
aux tags RFID : authentification, garantie, service après-vente,
maintenance... Mais STMicroelectronics dit pouvoir réduire
la portée de la puce radio sans
la tuer... Elle n'est alors plus lisible qu'au contact du lecteur.
Confiantes dans la tolérance du public, les grandes entreprises
fourbissent leurs applications des tags RFID. Agence bancaire ou cabinet
médical, tels sont les décors choisis par l'opérateur
de télécoms anglais BT, dans son centre de recherche
d'Adastral Park, près
d'Ipswich, pour démontrer à ses clients les possibilités
des systèmes offerts. Ainsi l'Agile Bank reconnaît instantanément
le client grâce à la puce incorporée à
sa carte bancaire. "Les employés de la banque connaissent
aussitôt l'état du compte du client ou la date de sa
dernière réclamation", indique Peter Richards,
chef des solutions pour le marketing et l'industrie financière
chez BT.
La démonstration médicale est encore plus spectaculaire.
Rob Mayhew, directeur des équipements clients de BT, y présente
une chaîne complète. Les puces radio identifient aussi
bien le malade que les prescriptions et permettent d'accéder
au dossier médical. Elles évitent
toute erreur d'administration des médicaments tout en gérant
le stock chez le pharmacien et même l'alimentation de ce dernier
par le laboratoire...
Le laboratoire pharmaceutique américain Pfizer, de son côté,
lutte déjà contre la contrefaçon en intégrant
une puce RFID dans la tête de chaque flacon de Viagra. "L'ouverture
casse le tag pour éviter toute réutilisation",
explique Guiseppe Zaccaria, chez Tagsys, société française
qui fournit à Pfizer les tags pour Viagra. Quant à IBM,
elle
a été victime du trop grand succès auprès
de ses clients d'une publicité dans laquelle le conducteur
d'un camion égaré explique à son collègue
pourquoi leur erreur a été repérée par
leur société. Un rien désabusé, il conclut
: "Les colis savaient qu'on était perdus..."